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Le monde et l’Afrique d’après (Par Amadou DIONGUE)

Perspectives

Le monde et l’Afrique d’après (Par Amadou DIONGUE)

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Pour la première fois dans l’Histoire, notre monde, parce globalise à l’ère de l’ « Anthropocène », s’est arrêté, tout net et de manière synchronisée. Le nouveau coronavirus ou la COVID-19, pour me conformer à l’oukase éclair des immortels de l’Académie française, a mis coup d’arrêt impromptu à notre quotidien, tel que nous le vivons depuis presque toujours et sur l’ensemble de notre planète terre. Soudain, des gestes et attitudes que nous avions toujours pour relevant du simple naturel nous fîmes interdits, voire punis par la loi ! Parce que susceptibles de mettre en péril ce que nous avons de plus cher et d’irremplaçable, la VIE. Marc Bloch nous rappelle à la suite de son maître Henri Pirenne, que le premier devoir de l’Historien est de s’intéresser à la vie.

En l’espace de soixante jours, non des décades ou des siècles, comme l’Histoire et les historiens nous y ont habitués, la Pandémie a emporté nos certitudes et nous a réconciliés avec l’incertitude, pour dire comme Edgar Morin. Il aura suffi de deux petits mois pour que notre Humanité, menacée à la fois dans son essence comme dans son existence, a, d’instinct, mobilise comme jamais tout ce qu’elle a de trésors scientifique, technologique, philosophique et anthropologique pour faire face à la menace.

Depuis bientôt quelques semaines, fusent de toutes parts des professions de foi péremptoires, avec comme point nodal que rien ne sera plus comme avant. Il y eut un monde d’avant la Pandémie COVID-19, il y aura un monde d’après. C’est comme qui dirait qu’au sortir de notre confinement, nous verrions nos rues et espaces habituels complètement métamorphosés. En fait, de cette hibernation, nous sortons plutôt avec une nouvelle conscience de notre monde et de nos rapports aux choses de la vie.

Les crises, pour reprendre l’idéogramme chinois, sont grosses à la fois de dangers et d’opportunités. Les dangers dans un contexte d’épidémie sont liés à la peur de la mort, dictant ainsi un repli égoïste, voire égotiste, de survie, alors que les opportunités découlent de la recherche rationnelle de solutions, souvent dans un élan de solidarité.

Sans aucun doute, le monde d’après que nous attendons est déjà contenu dans celui présent d’aujourd’hui. La montée des populismes, des extrémismes identitaires et du souverainisme, comme réponse de communautés apeurées face à la mondialisation uniformisante, s’est montrée commune tendance lourde de notre monde contemporain dans le contexte de la Pandémie. La question est de savoir quel impact la crise sanitaire aura sur le processus de reflux démocratique en cours dans certains grands pays sous la pression de puissants courants nationaux-populistes, comme aux Etats-Unis, au Brésil, en Inde, aux Philippines et dans certains pays d’Europe. A court terme, les hommes forts cherchent à mettre à profit l’angoisse des peuples pour se renforcer. Il est d’ailleurs bien inquiétant de constater qu’une certaine opinion fait une corrélation entre le succès dans la lutte contre la Pandémie et les régimes forts.

Les premières semaines que nous vivons de cette pandémie ont également confirmé le reflux du multilatéralisme constaté depuis l’avènement du Président Donald Trump, qui a clairement affiché son intention de détricoter le système des Nations unies. A preuve, le Conseil de sécurité est tellement polarisé qu’il n’est pas parvenu à adopter un texte sur la Pandémie COVID-19, en raison des oppositions entre les Etats et la Chine sur l’origine et le nom du virus.

Le monde d’après se réveillera certainement avec une forte exacerbation de la rivalité entre la Chine et les Etas –Unis, en fait entre un Extrême-Orient ré-émergent et un Occident en perte de vitesse, ce qui le rend d’ailleurs un peu plus nerveux. Comme dans la Guerre du Péloponnèse de Thucydide, a un certain moment, les autres nations devront, selon leurs intérêts, choisir leur camp dans cette lutte pour l’Hégémon. En tout état de cause, les instruments économiques et politiques internationaux issus de l’après- guerre devront être revus et réadaptés. Ce qui nous réserve de belles empoignades dans la cour de récréation internationale, pour reprendre le mot de notre frère Maman.

Les crises ont le don de nous offrir toujours de belles opportunités au-delà des malheurs qu’elles peuvent charrier. La présente crise sanitaire, de par son caractère holistique qui transcende la maladie, nous dictera de nouveaux paradigmes et comportements plus conformes qu’il conviendrait peut-être de percevoir, et non de définir, comme la Vraie vie animée par de Vrais gens, par-delà les artifices que la société du spectacle et de la marchandise nous a toujours présentés comme horizon indépassable sans alternative du bonheur humain.

Le confinement, en Afrique comme dans le reste du monde, a mis à nu les profondes inégalités et iniquités qui traversent nos sociétés humaines du fait du néolibéralisme et de ses dogmes aux antipodes de la raison humaine. Dans le monde dit développé, la Pandémie a révélé les lignes de fractures socio-économiques liées à la race et aux origines géographiques devant la maladie et la mort. Alors qu’en Afrique, elle a étalé au grand jour la distance qui sépare les certitudes d’une classe moyenne urbanisée et les incertitudes d’une masse populaire dont la survie dépend de la capacité à trouver sa pitance quotidienne dans le magma de l’économie informelle.
La Pandémie, par définition, une menace universelle qui n’épargne aucun pays, devrait donc renforcer notre conscience de notre humanité commune. Par son effet de surprise, elle sème le doute, notamment du côté de l’Occident dominateur dont les certitudes scientifiques et technologiques ont été sérieusement ébranlées.
Pour l’Afrique, notre continent, malgré tous les Cassandres et au-delà de nos insuffisances systémiques et structurelles, y la gouvernance, la Pandémie reste encore contenue dans certaines limites. A bien des égards, et toutes choses étant égales par ailleurs, les Etats africains, tirant les leçons des alertes au VIH-Sida et plus récemment de l’épidémie à virus Ebola, parviennent tant bien que mal à s’en sortir, avec l’aide de facteurs dont il reste à confirmer et évaluer le rôle dans cet état de fait. Ce fut bien étrange, au début de la pandémie, face aux hésitations de l’administration Trump, d’entendre dire que le Nigeria était mieux préparé à affronter le virus que les Etats -Unis.
La pandémie à bien révélé à l’Afrique les tares de son modèle de développement extraverti arrimé à un système mondialise sur lequel elle n’a malheureusement aucun contrôle. L’effondrement brutal des cours du pétrole a privé ainsi des pays africains de ressources endogènes pour faire face aux impératifs sociaux du confinement des populations. Nos pays ont dû faire face également à des restrictions et à la prohibition sur l’exportation de certains produits considérés comme stratégiques en ces moments de pandémie ; masques, médicaments et autres équipements.
Ce contexte du « chacun pour soi, Dieu pour tous » a révélé le potentiel d’innovation et d’inventivité sur notre continent. D’Antanarivo à Rabat, de Dakar à Douala, le génie créateur africain nous appelle à répondre à ce besoin de solutions endogènes à nos problèmes. Il est rassurant de voir les étudiants des universités du Sénégal se mobiliser pour produire du gel alcoolise, nos tailleurs couper des masques dans le respect des normes, nos élevés ingénieurs travailler sur des prototypes de respirateurs artificiels. Pendant ce temps, nos scientifiques, dans les limites de leurs moyens, contribuent à l’effort international de recherche.

Cette mobilisation de la créativité prouve à suffisance que nous en mesure de trouver des solutions à nos problèmes. En somme, il s’agit simplement de développer ce qui déjà était contenu dans l’enveloppe.

Notre Afrique d’après est déjà là, elle est contenue, avec toutes ses contradictions, dans ce que nous vivons aujourd’hui. Elle doit apprendre à se réinventer ; elle en a le potentiel et les ressources. Les grands débats de ces derniers temps sur l’intégration et l’indépendance économiques, la monnaie, l’impératif de la bonne gouvernance, sans oublier le combat contre la persistance du pacte colonial à travers la transformation de nos ressources naturelles et la sécurité alimentaire, méritent d’être approfondis et soutenus. Le combat pour l’identité des femmes africaines à travers la symbolique puissante des coiffures Nappy constitue un indicateur de la détermination des Africaines à vivre pleinement leur être, y compris dans leur rapport à l’autre.

C’est rassurant de voir que c’est dans ces moments d’incertitude que nous osons chercher par nous-mêmes les réponses aux questions qui nous taraudent. Les possibles sont donc ouverts pour l’Afrique. Nous sommes obligés de faire des choix en tant que continent. Nous devrons à cet égard oser les ruptures et faire les choses dans le contexte de notre âme et de nos cultures, si nous croyons que l’Afrique est l’avenir de notre monde. Oserions-nous réinventer la démocratie, au-delà de son mode arithmétique, pour en faire un système politique inclusif qui bannisse la relation violente gagnant et perdant ? Saurions-nous travailler à abattre les cloisonnements entre les divers « mondes » constitutifs pour reprendre le mot de Hamidou Kassé, pour que nos sociétés en transition parviennent enfin à faire fondre en un tout, nos diversités référentielles ? Notre continent, ayant été victime de toutes formes d’injustice, saura-t-il réinventer l’économie politique, pour que l’effort individuel soit justement rémunéré dans le cadre d’une morale de solidarité humaine ?

Enfin, dans un monde paradoxalement fragmente dans un contexte qui oblige plutôt à la coopération et à la solidarité entre les nations, l’Afrique devra, avec ceux des autres continents qui le voudront bien, mener le combat pour le renforcement du multilatéralisme dont le stress actuel annonce des lendemains dangereux pour notre monde.
Le présent tournant de l’histoire nous dicte une approche qui ne saurait être rien d’autre qu’une totalité pour le changement. Oserons-nous ?

Par Amadou DIONGUE, Addis Abéba

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2 Comments

  1. Bonjour, ceci est un commentaire.
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    1. Abdoulaye DIALLO 28 mai 2020

      Bien reçu. Merci de la suggestion.

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