Chargement

Rechercher

Restaurer le Vivre-Ensemble : pour une société des nawlés[1] Par Mouhamadou El Hady BA

slider1

Restaurer le Vivre-Ensemble : pour une société des nawlés[1] Par Mouhamadou El Hady BA

Partager

Quand on nous demande de produire une réflexion philosophique sur le vivre ensemble, deux auteurs sautent à l’esprit : Aristote, qui soutenait que l’homme est essentiellement un être social, un zoon politikon et  Schopenhauer, qui, dans une parabole saisissante ; la fable des –porcs épics– illustre les difficultés du vivre ensemble. Ces auteurs intemporels ont certainement écrit des choses importantes sur le vivre ensemble. Il me semble cependant que sur le vivre-ensemble et la coopération harmonieuse, les sociétés africaines ont produits des concepts, des réflexions et des modes de vie qui gagneraient à être diffusées et qui pourraient servir de fondement endogène à la refondation de notre vivre ensemble.

C’est la raison pour laquelle je me propose de réfléchir sur une notion propre à la culture sénégalaise. C’est une notion qui est au moins commune à la langue pular et la langue wolof mais dont les sens en wolof sont plus riches et plus propices à une réflexion sur le vivre ensemble. Cette notion, c’est la notion de nawlé.

J’aimerais montrer que si nous voulons repenser notre République qui se délite, favoriser un vivre-ensemble plus harmonieux, nous devrions mobiliser cette notion de nawlé afin de mieux policer nos interactions et de favoriser une saine émulation qui n’empêche pas le développement mais ne tombe pas non plus dans une concurrence effrénée. Pour ce faire, j’aimerais que nous analysions la notion de nawlé d’abord sous l’angle de la concurrence puis sous l’angle de l’émulation et de la coopération.

 

Nawlé et concurrence

Le pular utilise, tout comme le wolof, le mot nawlé. Il est probable que les racines ne soient pas les mêmes et qu’il s’agisse d’un simple cas d’homophonie. Il se trouve cependant qu’il ya également une proximité de sens comme nous le verrons. Le sens de ce mot en pular est « co-épouse ». On a également en pular le substantif « nawliraagu » qui désigne la situation de co-mariage et, de manière dérivée, la concurrence entre deux personnes. En pular, donc, notre nawle est notre concurrent. Celui avec qui nous partageons une situation de mise en concurrence. Remarquons une chose qui sera intéressante dans tous les sens du concept de nawlé : c’est que cette mise en concurrence n’est pas volontaire. On ne se choisit pas sa propre co-épouse. C’est le destin, via la volonté du mari, qui nous l’impose. De même, la manière de réagir face à une situation de co-conjugalité n’est pas totalement libre. On peut certes divorcer. Ce serait cependant perçu comme une fuite, un refus de prendre ses responsabilités, un échec. On est donc obligé d’interagir socialement avec une personne que l’on n’a pas choisi et de co-construire avec elle, en fonction de sa personnalité, une mini-société basée, dans une mesure plus ou moins grande, sur la concurrence pour l’affection du mari.

Cette situation de concurrence que le pular réserve aux co-épouses, le wolof la généralise. En wolof, notre nawlé n’est que accessoirement notre co-épouse. Le sens premier de nawlé en wolof n’est pas « femme avec qui on partage le même mari ». En wolof, notre nawlé, c’est notre égal sur le plan social. Devant cet alter ego social, nous ne pouvons nous permettre de paraître faible ou indigne. De ce fait, il y a également un aspect concurrentiel dans le concept de nawlé chez les wolofs. Nous devons nous montrer sous notre meilleur jour devant nos nawlés. Quelle que soit notre faiblesse réelle, nous devons serrer les dents et ne pas la montrer. Cette conception crée un style de vie dans lequel on s’épie, on essaie de se montrer à la hauteur et où le paraître prime sur l’être.

Cette manière de vivre existe dans toutes les sociétés et on peut même dire que l’ultra libéralisme actuel l’exacerbe. Cette première dimension du sens de nawlé produit un « vivre-ensemble » concurrentiel. L’on se retrouve presque dans la société prônée par le libéralisme et dans laquelle chacun essaie de défendre ses propres intérêts et d’améliorer son propre sort. L’hypothèse de Smith étant que ces actions individuelles égoïstes finissaient par s’équilibrer dans une société où les vices privés produisaient des vertus publiques ; que ce soit sur le plan moral ou sur le plan économique. De la même manière, dans la société wolof, le fait que l’on soit en perpétuelle concurrence avec ses nawlés finit par produire un équilibre bénéfique dans la mesure où la société est régulée par ce besoin de paraître sous son meilleur jour que ce soit sur le plan économique ou sur le plan moral.

Cette lecture concurrentielle du concept de nawlé est possible et n’est certainement pas fausse. Je crois cependant qu’elle appauvrit voire pervertit un concept qui est essentiellement moral. Plutôt que la concurrence, il me semble que le concept de nawlé vise à favoriser l’émulation.

 

Nawlé et émulation

Comme vous le savez, il y a une différence de connotation, plus que de sens véritablement, entre la concurrence et l’émulation. On parle d’émulation quand il s’agit de concurrence dans l’accomplissement d’une tâche jugée positive. C’est un moyen pour un groupe humain d’inviter les uns et les autres à se surpasser dans l’accomplissement du bien commun. George Sand le résumait assez bien quand elle écrivait : « Quant à moi, j’approuve le principe de l’émulation, mais à condition que la gloire des uns n’appauvrira pas les autres » Les notions de gloire et d’admiration sont essentielles dans la compréhension de la notion de nawlé chez les wolofs. Le mot nawlé vient d’une racine, « naw » qui peut signifier soit l’admiration, soit le for intérieur.

Mon nawlé, donc, c’est non seulement mon alter ego avec lequel je suis en concurrence, mais surtout celui avec qui je devrais entretenir des relations d’admiration réciproque. Je dois me faire admirer de mon nawlé par ma contribution positive à la société tout comme il doit se faire admirer de moi en rivalisant d’ardeur dans le bien. Les enfants sont très tôt éduqués pour ne pas démériter face à leur nawlés. Pour rechercher le respect et l’admiration de ces derniers. Cette admiration et ce respect passent non seulement par les prouesses individuelles mais également et peut être surtout par le sens du partage, la générosité mais aussi le fouleu i.e. la capacité à poser des limites et à les faire respecter. Une société des nawlés est une société où on respecte ses alter ego, où on essaie de les surpasser dans le bien sans les écraser, d’où l’importance du soutoura. Le soutoura étant une sorte de pudeur qui fait qu’on va essayer de protéger les autres en jetant un voile pudique sur leurs manquements. C’est une société de la générosité envers ses alter ego mais c’est également une société où la générosité ne doit pas être excessive au risque de tomber dans le niakk fouleu, l’absence de fouleu. Je pense donc que théoriser et promouvoir des concepts endogènes comme celui de nawlé nous permettrait de construire sur des bases plus solides notre vivre ensemble en en appelant à ce qu’il y a de mieux dans notre culture.

Une dernière question se pose : cette société des nawlés n’est-elle pas une société fortement hiérarchisée ? Certes, cette société est fortement hiérarchisée mais ce concept de nawlé est important pour comprendre comment fonctionne la hiérarchie dans la société wolof mais également dans les sociétés africaines traditionnelles. L’on verra que c’est assez différent de ce qu’il en est dans d’autres sociétés où la hiérarchie est réifiée.

 

Nawlé et hiérarchie

La société wolof est indéniablement hiérarchisée. D’ailleurs la notion de nawlé même reflète cette hiérarchie. Dès l’enfance, on éduque le petit wolof en lui désignant qui il doit émuler et qu’il ne doit surtout pas émuler. Il n’est pas attendu des uns ce qui est attendu des autres et une attitude acceptable des uns ne l’est pas nécessairement pour tous. L’on pourrait donc penser qu’il y a là une hiérarchisation d’autant plus violente qu’elle semble déterminer le destin des uns et des autres dès la naissance. C’est là un des problèmes que nous devons aborder de front si nous voulons mobiliser les concepts tirés de notre culture pour promouvoir un vivre ensemble harmonieux. Les sociétés traditionnelles africaines étaient fortement hiérarchisées et une lecture essentialiste des concepts mis en œuvre pourrait justifier et perpétuer des situations oppressives. J’aimerais cependant, toujours en m’appuyant sur l’utilisation du concept de nawlé, montrer comment nous pouvons subvertir ces hiérarchies là tout en conservant les avantages inhérents à une organisation centrée sur le concept de nawlé. Pour ce faire, nous pouvons considérer comment le concept de nawlé fonctionne en rapport avec la structure familiale wolof qui est indéniablement hiérarchisée. Le père de famille est considéré comme étant non pas un membre parmi d’autres de la structure familiale, mais le véritable chef de cette structure là. Que ce soit son épouse ou ses enfants, ce ne sont clairement pas ses alter ego mais des individus placés sous sa responsabilité et sous son autorité. Malgré tout, le wolof aura des proverbes qui diront que : « Diabar nawlé la » (Une épouse est un nawlé) ou « Dom nawlé la. » (Un enfant est un nawlé.) Cela veut dire que les individus placés sous notre autorité ne sont certes pas nos égaux, mais nous ne pouvons nous montrer indifférents à l’opinion qu’ils peuvent avoir de nous ou indigne de leur estime. Le mari, le père, le supérieur hiérarchique, n’est pas seulement quelqu’un qui dirige de manière arbitraire. C’est aussi, dans la société wolof, quelqu’un qui tire sa légitimité du fait qu’il se comporte comme s’il était notre alter ego et devait se faire admirer de nous, se montrer digne non seulement de notre obéissance mais également de notre estime. C’est cette recherche de l’estime réciproque qui fonde toutes les relations interindividuelles dans la société wolof et il me semble qu’elle pourrait servir de fondement à notre vivre ensemble.

[1] Ce texte a été prononcé lors des Gingembres littéraires de Dakar. Nous remercions M. Gorgui Wade Ndoye initiateur des Gingembres Littéraires de nous autoriser à le diffuser sur cette plateforme avant sa publication officielle dans les Actes des Gingembres du Sénégal.

Mouhamadou El Hady BA, Université Cheikh Anta DIOP

Leave a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *