Chargement

Rechercher

Perspectives

Les 9 enseignements que j’ai tirés du discours du Président de la République, le 11 mai 2020 (Par Pr Oumar FAYE)

Partager

Après avoir suivi l’adresse du Président de la République à la Nation du 11 mai 2020, Professeur Oumar FAYE,  Ancien Chef du Service National des Grandes endémies, Ancien Chef du Service de l’Education pour la Santé, Ancien Directeur de la Prévention Individuelle et Collective et Ancien Directeur de la Santé en a retenu neuf (09) enseignements qu’il souhaite partager avec vous, chers lecteurs.

1 – Un discours d’apaisement et de remobilisation

Comme toutes les épidémies mortifères, cette épidémie  mobilise de plus en plus les peurs et les recherches de sens. A la date du  11 mai 2020,  sur les 917 tests réalisés, 177 sont revenus positifs. A cette date le Sénégal enregistrait 1886 cas positifs et 19 décès. La tendance négative notée dans l’évolution de l’épidémie a été à l’origine d’une montée de critiques à l’encontre de son mode de gestion. La population sénégalaise oscillait alors avant le discours le lundi 12 mai 2020 du Chef de l’Etat entre la psychose et la défiance, cette dernière était plus liée aux mesures qui étaient jusque-là prises et considérées comme excessives. L’aggravation de cette épidémie a montré combien la santé apparaît souvent démunie par rapport aux défis auxquels elle est confrontée et combien les pouvoirs institués peuvent avoir des difficultés à prendre une décision dans une telle situation d’incertitude. Toute situation sanitaire étant une situation socio- anthropologique, c’est à dire l’homme en interrelation dans son environnement avec des facteurs sociaux, économiques et symboliques,  le Chef de l’Etat a été amené à élargir le champ d’analyse de l’épidémie, à différencier les plans où elle s’inscrit, puisque son impact a impliqué tout un réseau de secteurs autres que la Santé elle-même. Croisant les logiques sanitaires avec les logiques sociales, le Président de la République a pris un ensemble de mesures qu’il a jugées adaptées par rapport à la situation.

2 – L’épidémie à COVID-19 pandémie apparaît comme le miroir grossissant de la réalité sociale et politique du Sénégal.

Dès le début de l’épidémie, le Président de la République a placé cette affection au cœur d’un dialogue entre l’Exécutif, les scientifiques, les politiques, la Société civile avec comme exigence l’affirmation de notre pays de ses capacités à vaincre le COVID-19. Cette démarche a permis de pacifier l’espace national pendant toute la durée de l’épidémie. Il ne faut cependant  pas se faire d’illusions, la conscience collective laisse toujours une part de ses forces, quand la cohésion nationale ne s’incarne plus dans des situations émotionnelles, mais dans la critique de mécanismes qui font partie des habitudes des citoyens, quand il ne s’agit plus d’agir dans l’urgence mais dans la durée. Avec les déclarations des différents acteurs du Champ social, nous avons pu noter que les débats souvent suscités par la prise en charge de cette maladie, nous menaient régulièrement au sein d’espaces où les politiques sanitaires s’entrechoquent avec les références de certains acteurs. Le débat relatif à la gestion de cette épidémie est de plus en plus vif, il témoigne  d’une tendance de la transformation de l’action publique et de changements des mentalités pouvant encore évoluer. Cette dynamique semble irréversible.  Il reste que rien n’est pire que de faire d’une telle question un objet de polémique, où les passions exacerbées n’auraient plus en vue que le but à atteindre, en oubliant que ce qui est en jeu est une menace qui porte en germe la possibilité d’infliger des dégâts dévastateurs aux infrastructures et aux systèmes vitaux dont dépend notre société. Dans le contexte de nos sociétés pluralistes, il est important de proposer des éléments d’analyse qui peuvent plus nourrir un débat critique que de renvoyer une image qui fait choc. Ce débat pourrait permettre d’une part, d’éviter qu’une telle question soit circonscrite à l’engouement de quelques-uns, et d’autre part, de dépasser les regards fractionnés tout en faisant émerger une solution consensuelle. Malheureusement, les médias sénégalais se font souvent la caisse de résonance d’un langage dans lequel s’expriment souvent des états non formulés. Ces médias devraient être des institutions dotées d’une expertise avérée, à travers laquelle se construisent des visions du monde sanitaire relativement autonomes.

3 – Par rapport au choix d’alléger les mesures restrictives, le Chef de l’Etat a croisé les logiques socio-économiques avec les logiques de santé publique

A chaque  crise sanitaire, le regard que l’on porte sur les pouvoirs institués se trouve  transformé par l’intervention inquisitrice de la santé publique. De nos jours, les questions de santé publique sont composites par nature, on y trouve du scientifique, du social, de l’humain, de l’économique et le politique n’est jamais loin; elles manifestent de ce fait une prodigieuse capacité à convoquer des logiques certes légitimes mais parfois opposées. A l’analyse du discours du Président de la République, on peut facilement percevoir les mouvements par lesquels les logiques économiques et sociales sont en jeu au niveau national et à tous les niveaux du champ de la santé publique. Il est facile d’évaluer la lourdeur des pertes que cette pandémie a infligée à notre économie ; ce qui a accru la pauvreté chez une frange importante de la population sénégalaise dont un nombre important travaille dans le Secteur informel.  Le Chef de l’Etat ayant  adapté et réinterprété les stratégies en cours, en fonction de notre contexte économique et socio-culturel et afin d’éviter qu’un drame économique succède à un drame sanitaire, a allégé les mesures qui étaient en cours. Cette démarche peut permettre de sortir de l’état de ralentissement des activités économiques dans lequel nous sommes, pour progressivement reprendre les activités économiques et sociales d’avant épidémie.

4 – Les nouvelles mesures renforcent l’idée selon laquelle les sacrifices consentis par les sénégalais  ne sont pas à la hauteur des enjeux liés à la crise

Les stratégies développées au cours de l’épidémie, ont souvent reposé sur une fermeture des modèles épidémiologiques qui se sont restreintes aux variables comportementales constituant dans la tradition de la médecine clinique, l’individu comme siège de déterminations de la maladie. Sous ce rapport, le réaménagement du Couvre-feu permet d’éviter les phénomènes d’entonnoir qui étaient constatés vers 20 heures le soir et 06 heures le matin, phénomènes largement favorables à la transmission du virus. Quant à la réouverture des mosquées où les  personnes âgées sont majoritaires, des marchés, des supermarchés et des restaurants, elle favorise la transmission du virus. Ces mesures dans leur détermination montrent que la scène nationale se présentait aujourd’hui, comme un jeu serré, où chaque partie marque son territoire, et où les nouveaux points d’équilibre doivent être sans cesse recherchés aboutissant à un ordre négocié. Nous avons constaté que si le débat s’est inscrit dans une réalité plurielle, ce  qui a donné lieu parfois à des points de vue différents, voire contradictoires, cependant les personnes de bonne volonté ont compris que les positions unifiantes et constructives sont toujours préférables à toute autre forme de position, tant pour construire une mobilisation que pour faire progresser la conscience nationale.

5 – Avec le nouveau cap atteint par la crise, le Chef de l’Etat a imposé plus que jamais aux citoyens une nouvelle dimension de la responsabilité

L’augmentation des cas aurait dû imposer une prévention totalisante c’est-à-dire une prévention qui subordonne toute l’organisation sociale à la rationalité médicale. Etant donné que les enjeux sont importants, l’épidémie c’est vrai aurait dû être appréhendée  à travers le paradigme pasteurien de relations « cause- effet-solution ». Cette problématisation exclusive en termes de solution de phénomènes biologiques s’accompagne non seulement d’une diminution de la transmission du COVID1-9, mais aussi des cas graves et donc finalement d’une diminution de la pression sur notre Système de soins. Le Président de la République à la lecture des questions médicales à la loupe des urgences sociales a préféré faire appel à la citoyenneté des sénégalais notamment pour une application rigoureuse des mesures barrière. Sous ce rapport, on a pu constater que le nouveau cap atteint dans la lutte contre cette épidémie  nous impose plus que jamais une nouvelle dimension de la citoyenneté. L’affirmation de la citoyenneté repose sur une mise en situation de la responsabilité et cette dernière apparaît comme la revendication logique des conséquences de toute liberté.

6 – L’endémisation progressive de la maladie et la coexistence des sénégalais avec le virus reflètent  la vérité épidémiologique

On peut aujourd’hui affirmer sans se tromper que nous assisterons pendant plusieurs mois encore à des notifications de cas ; en effet,  l’analyse du complexe pathogène lié à l’épidémie, laisse présager de l’existence d’une dynamique communautaire souterraine comme le prouvent les cas communautaires qui sont chaque jour notifiés par le Ministère de la Santé et de l’Action Sociale. Aujourd’hui, tout laisse-penser que cette dynamique qui est alimentée par la contagiosité du virus, les porteurs sains et l’environnement socio-culturel (mobilité, sociabilité, promiscuité etc.), ira en s’amplifiant. Avec le discours du Chef de l’Etat, le cap est enfin tracé, il ne s’agit pas d’aplatir la courbe d’incidence des cas mais plutôt de diminuer son amplitude. La lucidité plus que jamais nécessaire nous amène à penser que le virus continuera à circuler dans la zone africaine et c’est donc un scénario de coexistence avec le virus  qui s’impose à nous. Il faudra apprendre à vivre avec le COVID-19 qui nous sera progressivement familier, tout en se gardant de s’en accommoder et finalement de le banaliser.

6 – Le rapatriement de nos morts bien accueilli par tous, est un projet qui plonge ses racines au cœur de nos valeurs culturelles

Cette épidémie pose des problématiques à la fois humaines et professionnelles, elle concerne la vision que notre société a de la maladie grave et de la mort. L’Islam est resté constant dans son regard et son approche des rites funéraires, depuis moment du trépas à la toilette mortuaire et jusqu’aux modalités d’ensevelissement ; ces rites sont ainsi consignés dans les recommandations coraniques ou parfois inspirés de la Sunna. L’exégèse musulmane est très abondante à ce sujet. Au Sénégal, la place que le défunt a occupée de son vivant au sein de la société se reflète à travers les modalités de son accompagnement jusqu’ à son ultime demeure. Certaines célébrités qui nous ont quittés, terrassées par le COVID-19,  n’ont été accompagnées jusqu’à leur dernière demeure que par un nombre très restreint de proches. On sait par ailleurs, que par rapport au corps du défunt, des mesures doivent être prises pour éviter la transmission de la maladie. Les morts par le COVI-19 survenus en dehors du Sénégal deviennent aujourd’hui presque des clandestins. Pour la médecine, la notion humaine de mort est restée jusqu’ici une notion essentiellement biologique, qui réduit grandement l’aspect spirituel de celle-ci.  La société sénégalaise accepte difficilement cette situation que nous impose l’épidémie, car elle pense qu’elle brise l’un des derniers tabous anthropologiques qui relie l’homme à son créateur. Sous ce rapport, le respect des mesures barrière notamment le lavage des mains, peut alors être considéré comme un acte de foi.

7 – La soustraction du champ sanitaire des autres problèmes de santé concomitants à la pandémie, suscite des questionnements d’ordre éthique

Par rapport à cette épidémie ce qui pose problème, c’est certes les moyens qui doivent être mis en œuvre pour prévenir et lutter contre la maladie, mais c’est aussi, la capacité de cette épidémie à soustraire du champ sanitaire d’autres problèmes concomitants de santé publique ; n’oublions pas que la première cause de mortalité au Sénégal est constituée par les maladies cardiovasculaires. En continuant l’analyse, on se rend compte combien il est légitime de soulever cette problématique, en effet, on peut constater que la manière dont l’épidémie a été portée dans l’espace public et constituée en problème sécuritaire, est révélatrice beaucoup plus de la morbidité sociale importante liée à cette affection, que de la réalité épidémiologique stricte telle qu’elle peut être objectivée par les indicateurs utilisés en santé publique pour mesurer la gravité de la maladie (létalité). A ce jour,   2480 cas d’infection et  décès ont été notifiés, ce qui est déjà de trop, mais en même temps des milliers de décès ont été enregistrés au Sénégal. Devons-nous dépenser 1000 milliards pour lutter contre l’épidémie ? Sous ce rapport, nous nous sommes souvent demandé si le cancer et les maladies cardiovasculaires  ne méritaient pas la même attention que l’affection à COVID-19, maladie dont le taux de létalité est de 1/100. Cette situation entraîne des difficultés qui remettent en question les modalités actuelles d’exercice de la médecine et ébranlent parfois son sens et même sa légitimité. Concilier éthique et contraintes économiques, sera dans le contexte actuel l’enjeu de bien des débats sur les soins de santé.

8 – Les personnes à risque (personnes âgées, malades chroniques, obèses) doivent être protégées c’est à dire confinées

L’analyse des  enjeux liés à cette affection nous mène au-delà du cadre familier dans lequel Le Président de la République a circonscrit son intervention, elle débouche sur d’autres cadres d’intervention révélateurs d’enjeux essentiels qu’il nous faut absolument redessiner. Alors que le prolongement de l’espérance de vie figure parmi les succès de la civilisation moderne, on peut s’interroger sur la signification d’un tel exploit, dès lors que nous laisserions nos grands-parents mourir par négligence. La manière dont une  société défend et protège la santé des personnes âgées, reflète son niveau démocratique, sa maturité, sa modernité. Les décès de certains d’entre eux fait de nous à chaque fois, le lieu de la question la plus centrale de la profession médicale ; cette vocation qui contient l’exigence fondamentale de combattre la maladie comme un adversaire. Les statistiques des différents pays touchés par le Coronavirus dont le nôtre, font état d’un nombre beaucoup plus élevé de décès chez les personnes de plus de 65 ans. Cette létalité est aussi marquée chez les sujets présentant une co-morbidité tels que le diabète, les maladies cardiovasculaires, l’obésité etc. Le confinement limite les contacts de ces personnes fragiles et donc à risque de faire des complications pulmonaires notamment et au-delà la pression sur le Système de santé. Confiner ces personnes à risque et observer rigoureusement les mesures barrière afin d’arriver à bout de l’épidémie ; c’est aussi témoigner notre considération et notre solidarité à ces personnes, c’est ne pas être indifférent à ce qu’elle éprouve en ces temps incertains, cela veut aussi dire que nous refusons d’anticiper sa mort.

9 – 22 départements indemnes de COVID-19 : une sanctuarisation qui appelle à la recherche-action, mise en place d’un référentiel

Dans le contexte de cette épidémie dont on sait qu’elle est active, on ne peut que se féliciter d’enregistrer 22 départements indemnes de COVID-19. Cette sanctuarisation permet de penser que les mesures de prévention mises en œuvre du seul fait de cette maladie, se révèlent pertinentes mais peut être aussi infiniment plus complexes qu’elles ne paraissent. Dans ce contexte, de nouvelles interrogations ont surgi auxquelles nous ne pouvons répondre en partie que par une étude menée au niveau local : dans quels espaces sociaux se construisent aujourd’hui les bonnes pratiques pratiques (mesures barrière) qui ont des effets différenciés sur la santé ? Comment se diffusent ces bonnes pratiques ? Comment faire pour que les acquis en termes de comportements se pérennisent etc. Un travail de réflexion et de mise en forme de toute cette expérience ainsi accumulée, au cours de cette épidémie pourrait nous aider à élaborer un cadre de référence en fonction duquel la prévention dans les  autres départements touchés par le COVID, pourrait améliorer leur situation épidémiologique. Il faudra de toutes façons des regards croisés pour comprendre une réalité sur laquelle s’exercent plusieurs logiques et qui appelle une action multisectorielle et concertée s’exerçant au niveau de plusieurs angles d’attaque pour continuer à sanctuariser ces départements.

Tags:

Leave a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *