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Perspectives

Oui pour l’annulation de la dette des pays africains ! (Par Tidiane KOUNTA)

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Le Président Macky SALL a lancé un appel pour demander aux partenaires bilatéraux et multilatéraux des pays africains d’accompagner la résilience du continent en annulant leur dette. Cette requête du Chef de l’Etat trouve sa justification sur le fait que la crise de la covid-19 aura des effets dévastateurs sur l’économie mondiale pour laquelle d’ailleurs certains experts prédisent une situation très difficile pour les prochaines années, générant une grosse tension à la fois sur les produits agricoles, les biens manufacturés comme au niveau des places financières.

En effet, selon le site « financepourtous », en zone euro, l’indice PMI (enquête auprès des directeurs d’achats des entreprises) a connu la plus forte baisse jamais enregistrée, après s’être établi à 51,6 en février. Cet indice est construit de telle façon qu’un chiffre en dessous de 50 signale une contraction, et un chiffre au-dessus de 50 représente une expansion de l’activité.

L’ampleur de la crise est également historique dans le reste du monde. Par exemple, l’Australie avait jusqu’alors connu la plus longue période de croissance ininterrompue parmi les pays développés. Cette tendance risque de s’arrêter, la Covid-19 allant vraisemblablement faire plonger le pays en récession.

Aux États-Unis, le marché de l’emploi se dégrade à une vitesse inédite. Au total, près de 36,5 millions de personnes ont pointé au chômage depuis l’arrêt brutal de l’économie en mi-mars en raison des mesures draconiennes – confinement de la population, fermeture des magasins non essentiels, des restaurants, restriction du transport aérien – pour endiguer la progression du virus dans le pays.

En Chine, la production industrielle a plongé de 13,5 % sur les mois de janvier et février 2020, par rapport à la même période de l’année 2019. Une telle baisse est inédite en Chine depuis que le pays s’est tourné vers l’économie de marché à la fin des années 1970.

Pour ce qui est de l’Afrique, la récession pourrait être comprise entre 2,1% et 5,1%. C’est ce que prévoit la Banque mondiale dans un rapport rendu public. Selon cette institution, cette récession est « la première dans la région depuis 25 ans ».

Cette récession risque d’avoir des conséquences très néfastes sur les efforts entrepris par nos états sur le chemin de la croissance et du développement quand on sait que ces six dernières années ont été marquées par des résultats économiques appréciables portés par des projets et programmes ainsi que des réformes majeures dans le cadre d’une nouvelle offre e politique économique et sociale.

C’est pourquoi, nous venons soutenir l’appel du Président SALL en commençant par rappeler que l’annulation de la dette est aussi vieille que les échanges entre humains. Cet appel est largement justifié sur le plan historique comme économique, social et sécuritaire.

Commençons par annoncer que selon David GRAEBER, « l’endettement est une construction sociale fondatrice du pouvoir. Si autrefois les débiteurs insolvables ont nourri l’esclavage, aujourd’hui les emprunteurs pauvres – qu’il s’agisse de particuliers des pays riches ou d’Etats du tiers-monde – sont enchaînés aux systèmes de crédit ».

Dans un essai fort intéressant, l’auteur explique que « trop d’économistes actuels perpétuent cette vieille illusion d’optique, selon laquelle l’opprobre est forcément à jeter sur les débiteurs, jamais sur les créanciers. Ils oublient aussi une leçon déjà connue de la civilisation mésopotamienne : si l’on veut éviter l’explosion sociale, il faut savoir « effacer les tablettes ».

L’histoire semble lui donner raison car aussi loin que l’on remonte dans l’histoire des échanges entre hommes, la problématique de l’annulation de la dette existait déjà dans l’Europe du Moyen Âge où la thématique de l’argent est centrale dans les rapports entre juifs et chrétiens. Ainsi, les rois chrétiens prenaient régulièrement des édits visant à annuler les dettes des chrétiens envers les juifs sous la pression de l’Église.

Il est bon de souligner que la première remise de dette à un état remonte à 1290 en Angleterre, où Édouard Ier, par l’édit « d’expulsion des juifs », en profite pour effacer une partie des dettes de la couronne envers ses créanciers juifs. Comme on peut le lire dans la littérature, ces diverses décisions d’abandon de dettes vis-à-vis des juifs perdureront jusqu’au XIXe siècle et toucheront tous les pays d’Europe. Ainsi, sous Napoléon, en 1802, le conseil d’État proclame l’abandon des dettes aux juifs pendant un an, et plus tard, le « décret infâme » de 1808 suspend pour 10 ans les dettes envers les juifs en Alsace3. Dans le courant du XIXe siècle, en Russie, en Pologne et en Ukraine, les pogroms permettront d’effacer une partie des dettes de la population par le massacre de leurs créanciers juifs.

La problématique de la remise de dette reste donc empreinte dans l’histoire e l’humanité. Les religions monothéistes ont également une position très claire sur la question et il nous plait de rappeler quelques citations fort à propos de l’Islam et le judaïsme, étant entendu que nous avons déjà évoqué le christianisme.

Ainsi pour l’Islam et d’après Abou Qatada (qu’Allah l’agrée), le Prophète (PSL) a dit : « Celui qui soulage son débiteur ou lui annule sa dette sera dans l’ombre du trône le jour du jugement ». Ces propos du Prophète (PSL) indiquent clairement que, dans le domaine des affaires et des obligations, comme partout ailleurs, l’adoption d’une attitude bienveillante constitue une source importance de mérite et de récompense pour le musulman.

Pour ce qui concerne le Judaïsme, la justice sociale, particulièrement sous la forme de la remise des dettes qui enchaînent les pauvres aux riches, est un leitmotiv dans l’histoire de l’Israël ancien. Il est rapporté que tous les 7 ans, les Israélites avaient l’obligation de libérer les esclaves hébreux qui se sont vendus à eux pour dettes, et de leur offrir quelque produit de leur petit bétail, de leur champ et de leur pressoir afin qu’ils ne rentrent pas chez eux les mains vides (cf. Dt. 15,14 et Ex. 21,2).

C’est dire combien, les religions avaient à cœur de maintenir un bon équilibre social à travers des remises périodiques de dettes ! Les prophètes, avec humanisme et humanité, ont toujours défendu les faibles contre les pauvres, notamment en demandant de la clémence sur la question précise de la dette.

Pour conclure cette partie historique, nous référons le lecteur à l’excellente bibliographie publiée par l’ONG CADTM qui mena une lutte farouche mais décisive dans l’annulation de la dette des pays pauvres, au début des années 2000. Cette ONG a republié une série d’articles sur les annulations de dette, les luttes dans cette perspective, la place de la dette dans les conflits politiques, sociaux et géostratégiques au cours de l’histoire.

D’ailleurs, grâce à cette initiative, combinée avec beaucoup d’autres plaidoyers à travers le monde, l’initiative PPTE (pays pauvres très endettés) permit des annulations importantes de dette portant non seulement sur les créances détenues par les créanciers bilatéraux, mais également et pour la première fois sur des créances détenues par les créanciers multilatéraux.

Abordons maintenant rapidement le problème de la relation entre l’annulation de la dette et le financement du développement car selon beaucoup d’experts, cette mesure serait essentielle pour accompagner les pays en développement dans l’atténuation des effets dévastateurs de la covid-19 sur leurs économies.

En effet, cette mesure permettrait de mobiliser, au plan interne, rien que pour l’année 2020, plus de 370 milliards d’euros qui pourraient être réorientés dans le financement des programmes de résilience économique car comme le souligne le document justificatif élaboré à cet effet par l’Etat du Sénégal, « la crise actuelle se caractérise par un « arrêt soudain » de l’économie réelle, une désorganisation sans précédent des chaînes de production mondiales et un ralentissement brutal de l’activité économique ».

Ce document fait remarquer que « la situation actuelle est sans équivalent au cours de l’histoire récente car elle combine un choc de demande (baisse des perspectives de croissance) et un choc d’offre (guerre des prix entre l’Arabie Saoudite et la Russie) ».

A ceux qui voguent à contre-courant de cette initiative du Président SALL, il faut rappeler à leur souvenir la grosse erreur des européens qui imposèrent à l’Allemagne anéantie par la grande guerre des réparations faramineuses à un moment dans un contexte hyperinflation. L’une des causes indirectes de la seconde guerre mondiale est la montée du nationalisme fouetté par les difficultés économiques de l’état allemand.

C’est fort de cette expérience que les Etats Unis initièrent le Plan Marschall qui fut une forme d’aide conditionnée, pour éviter le syndrome nazi qui coûta très cher, à tous points de vue. Ce plan Marshall fut suivi, en 1953 de l’annulation de de la plus grande partie de la dette de l’Allemagne ; ce qui lui permit de se reconstruire très rapidement pour figurer aujourd’hui au rang des pays développés, jouant les premiers rôles en Europe.

Pour ce qui concerne les pays pauvres, il est tout aussi utile de se rappeler qu’il est toujours posé la question de légitimité de leur dette publique car les anciennes puissances coloniales et la Banque mondiale avaient reporté sur l’économie naissante des pays nouvellement indépendants une dette que ces dernièrs n’avaient pas consentie et cela constituait un premier type de « dette illégitime ».

Il s’y ajoute la stratégie géopolitique des Etats Unis, à la fin des année 60, dans le cadre de la guerre froide, avec pour objectif majeur de contrecarrer l’influence soviétique ; à travers l’injection massive de fonds dans les pays pauvres avec à la clé des conditionnalités draconiennes qui les maintenaient sous le joug occidental.

Tout ceci, combiné aux crises successives et combinées du dollar et du pétrole déboucha naturelle sur la grande crise de la dette des années 80 avec des économies des pays du Sud dépendant totalement du Nord ; le président SENGHOR appelait cela la détérioration des termes de l’échange.

Malgré les plans d’ajustement structurels (PAS) auxquels nos pays furent drastiquement soumis, malgré les réformes structurelles (Mieux d’Etat, moins d’Etat), malgré la dévaluation monétaire, la crise fut si profonde qu’il fallut aller irrémédiablement vers la reconsidération du stock de dettes en vue de son allègement.

D’abord, sous la pression de la société civile, une première initiative fut prise dite « Pays pauvres très endettés » (PPTE), avec pour objectif d’obliger les pays à faire face à « toutes leurs obligations présentes et futures en matière de service de la dette extérieure, sans rééchelonnement de la dette ou accumulation.

Cette initiative fut un échec et en 2005, peu de pays avaient atteint le point d’achèvement de l’initiative PPTE car l’allégement obtenu grâce à l’initiative PPTE s’est donc souvent révélé inférieur au surcoût lié à l’augmentation du prix de leurs importations.

Cet échec conduisit à la décision du Sommet de Gleneagles (Écosse) portant Initiative d’allègement de la dette multilatérale (IADM) de 2005.

Donc aussi loin que l’on remonte dans l’histoire, l’annulation de la dette a toujours été un levier pour contribuer à l’amélioration de l’économie des débiteurs.

C’est pourquoi, nous venons soutenir l’appel du Président SALL qui est historiquement justifié et l’est également sur le plan de la sécurité des pays du Nord, notamment face à deux fléaux de notre époque : le terrorisme et l’émigration clandestine qui pourrait lui servir de sève nourricière.

En effet, dans un des ses rapports, la Cour des Comptes français reconnaissait que l’immigration irrégulière, dont les premières victimes sont les immigrés eux-mêmes, fait obstacle à l’intégration des étrangers en situation régulière et comporte, notamment à travers le champ qu’elle ouvre au développement de l’économie souterraine, un risque de déstabilisation sociale. L’immigration irrégulière induit de nombreux dysfonctionnements économiques et sociaux dans la mesure où elle alimente le travail illégal, la délinquance et l’insécurité, sans compter la fuite des capitaux avec les transferts massifs opérés par les émigrés en direction de leurs pays d’origine.

Poursuivant son analyse, la Cour attirait l’attention sur le fait que tout compte fait, les seuls bénéficiaires de l’immigration irrégulière sont donc les trafiquants de tous ordres -passeurs, faussaires, nouveaux esclavagistes- qui ont su en faire un marché florissant dont ils exploitent, avec une indéniable créativité, toutes les potentialités.

Or pour lutter de manière efficace contre émigration clandestine qui prive les pays pauvres de leurs forces vives, il convient de soutenir durablement l’économie des pays dont les ressortissants sont candidats à l’émigration clandestine.

J’affirme que la sécurité des pays du Nord est conditionnée par la création de richesses durables et mieux réparties dans les pays du Sud. Comme le dit mon frère Habib NDAO, dans une belle contribution : « si l’humanité est attachée à la paix et à la stabilité, nous sommes d’avis que l’allégement de la dette peut contribuer à accélérer la sortie d’une situation de pandémie à un rebond vers un développement durable. »

Il a été inspiré en cela par le Président SALL qui affirme, dans une tribune dans le journal « Jeune Afrique », je cite : « il est temps d’apprendre de nos erreurs et de nos limites, de redéfinir l’ordre des priorités, de redonner plein sens à l’économie réelle en investissant plus dans l’agriculture, l’énergie durable, les infrastructures, la santé, l’éducation et la formation, pour réaliser un développement soucieux du bien-être de l’homme intégral. Il est temps de travailler ensemble à l’avènement d’un nouvel ordre mondial qui met l’humain et l’humanité au cœur des relations internationales. »

Donc, nous tous, amplifions cet appel et créons avec tous nos amis du Nord, les conditions de réalisation l’annulation de la dette de nos pays.

Par Tidiane KOUNTA

Socio économiste

Expert en Gestion de Projet de Développement

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