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Perspectives

Faire parler nos « réalités africaines » (Par Aminata KASSE)

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Avec le Covid-19, le monde entier découvre (enfin) que la mention « très grande capacité à gérer l’incertain » figure en bonne place dans le curriculum vitae de l’Afrique. Mais nous, Africains, savons qu’elle est aussi complétée par la compétence suivante : gestion quotidienne des « réalités africaines ».

Ces compétences nous ont-elles préparé à la gestion du Covid-19 ? Certainement. Mais aussi, sûrement, cette philosophie qui nous fait aimer la vie telle qu’elle est, c’est-à-dire avec ses imperfections.

Ainsi, lorsque certaines prédictions/prévisions nous ont récemment indiqué que nous, africains, risquions de périr par centaines de milliers voire par millions, nous avons «tiqué », puis sommes vite retournés vaquer à nos affaires courantes, à savoir : gérer cette crise seuls, avec nos compétences, en prenant en compte nos réalités.

Des compétences sociales pour la gestion des « réalités du pays »

Tout africain qui entend parler de « réalités africaines», « réalités du pays » ou encore entend le refrain « c’est le social », comprendra mon propos. Parfois aussi nous disons «c’est l’informel ». Car il s’agit d’expressions que nous utilisons tous, que nous vivions en Afrique ou ailleurs. Tout africain dispose de compétences pour les gérer dans leur contexte.

Par réalités du pays, je désigne ici ce quelque chose qui est disqualifié pour absence de conformité à des indicateurs socio-économiques ou socio-politiques subis. C’est ce quelque chose qui a conduit des « prescripteurs de normes », imprégnés de jugements de valeurs, vers cet énoncé paradoxal: ce continent est ce qu’il ne devrait pas être. Il nous faut le mettre aux normes ! Seulement il se trouve que les pratiques que recouvrent les réalités du pays qu’il faudrait conformer, sont quotidiennement validées par les africains, sur le continent et même en dehors de l’Afrique.

Tout se passe comme si nous avions des réalités officieuses et des réalités officielles. C’est pour cette raison que nous éprouvons le besoin de spécifier réalités africaines ou du pays, parce que nous savons TOUS qu’il y a hiatus entre ce qui se vit, se pratique réellement en Afrique, et ce qui se dit et s’écrit à propos de l’Afrique. Nous savons que les autres ont une vision déformée de la réalité. Ce qui fait de nous des complices.

Mais les faits sont têtus. Ce qui est refoulé ou ignoré, car situé hors de la rationalité économique, est inlassablement  remis sur le tapis par les faits, avec une terrible constance. Ils semblent nous délivrer ce message que ne renierait pas Karl Polanyi : le social doit primer sur l’économique, l’humain doit passer avant le marché. Voilà comment nos réalités, celles qui portent sur la qualité des rapports sociaux et sur des dimensions immatérielles non quantifiables, ne cessent de nous interpeller.

Mon cousin sérère Anabi du village de Mbouma, à coté de Fatick, dans le Sine, (il ne sait pas que les « réalités du pays », c’est lui) qui subit les effets de ces indicateurs non choisis (cela non plus il ne le sait pas et d’ailleurs, les « prescripteurs de norme » ne connaissent pas mon cousin Anabi) a une préoccupation. Il veut savoir comment acheter, en France, une vache normande qu’il projette de croiser avec un taureau local dans l’objectif d’agrandir son cheptel composé de quelques bovins. Bien qu’à la tête d’une grande concession familiale, il a pu dégager un peu d’épargne grâce à de multiples tâches supplémentaires. Son frère qui vit en Espagne et qu’il avait sollicité pour l’aider à compléter la somme nécessaire à la réalisation de son projet lui envoie le complément au bout de deux ans. Il est désormais en possession du montant complet car il est parvenu à ne pas dépenser son épargne malgré les nombreuses cérémonies familiales et autres évènements sociaux. Mais sa sœur, qui vit dans la même concession, et dont le mari ne travaille pas, tombe gravement malade. Il utilise plus de la moitié de la somme réunie pour ses soins. Le voilà de retour à son point de départ. Heureusement que son frère ne réclamera pas de retour sur investissement et que son fils aîné qui désormais travaille à Dakar peut l’aider à progressivement reconstituer son épargne. Il a de l’espoir.

Nos réalités sont multidimensionnelles et c’est tant mieux

Acceptons de reconnaître que nos réalités sont multiples et que (pardon du poncif), cela représente une richesse. Nous habitons plusieurs mondes en même temps et c’est plutôt bien.

Plusieurs temporalités coexistent en nous. Nous avons appris à penser en même temps des appartenances religieuses, culturelles identitaires à priori incompatibles, mais que nous parvenons à faire cohabiter parce que nous avons appris à les comprendre.

Achille Mbembe nous rappelle que sommes faits de différentes généalogies imbriquées les unes dans les autres, ce qui nous a permis de développer une intelligence des situations et une réactivité car nous sommes attentifs aux circonstances mouvantes.

Ce n’est pas le cas pour tout le monde. Face à certaines situations incompréhensibles à ses yeux, il est légitime que l’interlocuteur occidental qui s’entend opposer un énigmatique, « c’est la réalité du pays », essaye d’en savoir plus, s’il est curieux.

J’ai noté çà et là quelques tentatives de saisir l’implicite de la notion de « réalités africaines ». Certaines sont réussies, d’autres sont moins heureuses. Exemple, cette formation de quelques heures délivrée par une chambre de commerce parisienne pour « appréhender les réalités socioculturelles africaines et leur impact sur la conduite des affaires». Figurent parmi les éléments constitutifs du « risque culturel en Afrique » à comprendre : « la décapitalisation des patrimoines, la dilution de l’individu dans le groupe, la loi de la pluralité de systèmes de médiation dans l’univers mental Africain, la loi de l’éparpillement inutile», etc. Quant à la « solution aux malentendus interculturels », elle passe par la remise d’un « kit régulateur des différences culturelles ». Il n’est pas très charitable de laisser un futur investisseur avec un aussi maigre viatique.

Les jalons pour la transition sont posés et ils sont aussi (et surtout ) politiques

Gérer l’incertain, l’urgence et le multiple ne nous fait pas peur. C’est même notre quotidien.

Nous sommes polyvalents et préparés à toute éventualité. Les pratiques, l’expertise, les outils, la volonté, le moment, la prise de conscience sont tous présents.

Tout africain dispose a minima de compétences sociales lui permettant de gérer ces réalités mais aussi d’autres. Tout gouvernant africain est rompu à la tâche ardue qui consiste à louvoyer entre la gestion de nos réalités et l’attraction d’investisseurs, tout en essayant de ne pas perdre (la face) pour ne pas dire le pouvoir. Ne pas perdre la confiance des investisseurs et garder la confiance du peuple. Les populations africaines ont déjà « travaillé » et joué leur partition. L’autre partie de la solution reposera sur des décisions politiques et des actions bien concrètes adaptées à nos réalités.

En ce début du 21ème siècle, je suis un peu « fatiguée » de devoir répéter aux autres, mais aussi à moi-même, des choses évidentes telles que : « l’Afrique est créative ». Attention, nous avons des compétences. La vitalité de l’Afrique est particulière. D’avoir à signaler que « les africains aussi font partie du monde ». Mon cousin sérère Anabi, du village de Mbouma, à coté de Fatick, dans le Sine, n’a jamais douté qu’il faisait partie du monde. Il est toujours à la recherche d’une solution pour acquérir la vache normande qui va lui permettre de développer son troupeau. Il a toujours de l’espoir.

Par Aminata KASSE, Politologue, Docteure en Sciences politiques de l’Université d’Ottawa

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