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Points de vue

Le virus et la mosquée à Manhattan (Par Lydia LEDIG)

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Le virus et la mosquée à Manhattan, par Lydia LEDIG ou Dans l’atelier, la création à l’œuvre

« Il traverse », comme on le dit sur l’île, chaque matin. Droit comme un I, il chausse ses lunettes de soleil, son atelier l’attend en face du bateau.

Il salue ses sentinelles allongées sur le sable de la plage devant la porte de sa maison rouge, occupées à boire le thé. Ils sont nombreux devant la porte mais lui, contrairement à Joseph K du procès de KAFKA, n’attendra pas, il entre, il sait que ce lieu est fait pour lui, qu’il l’attend.

Nos rencontres quotidiennes ont lieu dans une ambiance, collective, mondiale, de coronavirus. Nous décidons de nous rencontrer chaque jour pour le plaisir de la conversation et de l’échange autour de sa peinture.

Le virus est là, sur les tableaux en cours et dans nos conversations. Les salutations du matin sont teintées des nouvelles franco/sénégalaises sur le virus. On peut remarquer que la mort est au coeur de nos conversations, en cours de séance.

C’est dans une joie tranquille et avec sympathie que je m’immerge volontiers dans ce travail en cours, à la découverte de ce peintre charmant « Berger de l’ile » comme il se nomme. Abdoulaye DIALLO partage volontiers les récits tirés de sa vie et de son cher Sénégal.

Le rôle de sa peinture toujours au coeur des préoccupations du peintre, aiguise agréablement la curiosité de l’apprentie que je suis. Mais pardon ! Il se plait à dire qu’il n’est pas peintre… 

Le monologue du virus

Un tableau est en cours lorsque nous débutons nos rencontres.

Le titre : « Le monologue du virus ». Abdoulaye DIALLO précise bien que le titre est provisoire.

DARKNESS in broad DAYLIGHT / le monologue du virus / H 80 cms, L 120 cms , technique mixte année 2020, by lebergerdeliledengor

Comme toujours avec lui, nous est ôtée rapidement la prétention d’en saisir quelque chose de définitif.

Le virus corona est le sujet central de ce tableau.

L’artisan, affublé de ses genouillères qui lui donnent des allures de Robot, est à genoux.

Pas de pinceaux, c’est un peintre sans pinceaux. C’est avec des truelles qu’il officie. La toile est posée à terre et il tourne autour sans relâche. Il presse ses tubes de peinture acrylique, jette de l’encre. Il triture, recouvre et fait sécher de temps en temps au soleil, « pour en remettre une couche ». Il gratte sa toile, recouvre encore. C’est avec un plaisir non dissimulé que l’artiste manie à sa guise les matériaux. Il donne à ces matières tout le loisir de s’étaler et de s’exprimer en fonction de l’alchimie produite. C’est un travail d’émulsion. Du chaos en sort un effet que le peintre semble avoir attendu et maîtrisé. Les matières stabilisées semblent lui apporter une joie fébrile, d’enfant. Il parle, il élabore en même temps et prend plaisir à suivre le chemin qu’il s’accorde avec la matière.

« Je suis fou », « je fais des bêtises », « je fais n’importe quoi ! », « Je perds la tête » sont des phrases qu’il s’accorde régulièrement, comme un besoin de se justifier lorsqu’il recouvre une partie de sa toile qui semblait achevée.

C’est ce que l’on croit volontiers lorsqu’on l’observe, mais non ! Il recouvre tout en vous lançant, espiègle, qu’il ne fait que des bêtises. Mais sécher, gratter, donne des résultats.

Sa folie ne serait-elle qu’une feinte ? Elle finit par prendre sens.

Comme parfois il peut le laisser croire lorsqu’il jette le contenu de ses tubes de peinture sur sa toile, Abdoulaye DIALLO n’est pas Jackson POLLOCK. Il utilise parfois scotch et craies grasses de couleur pour tracer des lignes, structurer son tableau. Il prend un temps infini et méticuleux dans certains détails.

J’oubliais l’éponge, il efface, frotte, humidifie. L’éponge objet paradoxal par excellence, retient, nettoie, abrite. Objet du propre et du non propre c’est un outil inattendu, mais qui sans aucun doute lui convient.

Il offre une danse interminable, énigmatique pour la spectatrice que je suis.

Les effets apparaissent puis disparaissent dans un ballet dont il semble suivre la chorégraphie.

Le chemin se fait en marchant1

Assister à l’oeuvre en cours me laisse entrevoir le processus, la manière d’élaborer du peintre. Je m’emploie à essayer de lire sa démarche comme une écriture. Il dévoile volontiers son parcours : le rêve. C’est plutôt le matin lorsqu’il est sous la douche que les images et les idées lui viennent. Pas encore bien réveillé il voit ce qu’il va faire sur son tableau, comme une révélation. J’évoque la question de l’inconscient à plusieurs reprises, mais non ; nos échanges aboutissent plutôt au concept de révélation, comme le dévoilement d’une vérité. Parfois ce type d’échanges peut nous conduire au concept de prémonition. Des idées, des images lui arrivent et il les met en forme sur sa toile. C’est comme si, pour lui, la poésie d’une rêverie sous la douche avait besoin d’être symbolisée sur sa toile. Cette démarche est vite suivie d’une enveloppe de savoir rationnel.

Ce jour là, ce qui anime notre dialogue c’est l’idée du jour et de la nuit qui, comme dans son tableau en cours, se côtoient dans le tableau de René MAGRITTE « La nuit le jour ».

La référence à ce surréaliste belge plait beaucoup à l’artiste, tout à la joie d’être devenu sans le savoir un successeur de René MAGRITTE. « J’exprime ce que d’autres ont pensé avant moi » dit-il.

La présence du jour et de la nuit sur la même toile évoque deux réalités inconciliables paradoxales. La normalité d’une existence se trouve libérée du réel, telle est la magie de la création. Comme dans un rêve, les effets de condensation du réel se trouvent ainsi symbolisés par le travail de l’artiste dans une représentation toute empreinte de poésie.

La représentation inconsciente ne peut trouver meilleures illustrations.

Les surréalistes comme René MAGRITTE cultivaient le mystère, plutôt que de s’identifier à des idées. Ils préféraient fuir le champ de l’esthétique pour s’adonner à ce que le peintre belge citait comme «Le champ innommable du désir».

Abdoulaye DIALLO passe du rêve au tableau dans un glissement digne des surréalistes. Il commente son acte : « Ma voix ne porte pas comme celle d’un imam plus avisé que moi, alors je peints ».

C’est ici que contrairement aux peintres surréalistes aux prises avec leurs monologues intérieurs, leurs pensées intimes sans organisations logiques, Abdoulaye DIALLO m’embarque dans sa singularité.

La Peinture/Le Discours

Abdoulaye DIALLO parle, discourt, explique, élabore avec les mots.

L’Identité inconsciente de l’artiste surréaliste qui cultivait le mystère de l’oeuvre, et bien non ! C’est pas lui ! On a perdu parce qu’il parle et il y tient !

Le discours doit accompagner son oeuvre.

Occupée à l’écouter, je dois me débrouiller entre un imam, le Coran, Darwin et les surréalistes. Abdoulaye DIALLO est un mélange ou alors rien de tout ça, il est juste lui même fait de toutes ces identifications.

Comme si la poésie d’une rêverie sous la douche symbolisée sur une toile avait besoin d’une autre symbolique, les mots. Le discours ferme la boîte de Pandore du rêve chère aux surréalistes.

Chaque fin de journée, après l’atelier, le peintre rentre chez lui. Il compulse les livres et le net pour chercher à donner un sens scientifique rationnel à son propos. Les textes religieux ont également leur part. Ces recherches ont pour objectif de donner un sens à son travail. Il souhaite être crédible, incollable sur le sujet qui l’occupe.

Lors de nos rencontres c’est le coronas virus, notre finitude, et d’autres curiosités… La formule des médicaments préconisés contre le corona virus, par le professeur RAOULT figure sur sa troisième toile :

Vue du ciel, vue de face / La mort de COVID DEUS hommage au Docteur D. RAOULT technique mixte H 220 c, L 136 c, Année 2020.

Le mystère de sa peinture, Abdoulaye DIALLO cherche à le maîtriser. Les spectateurs de sa toile auront intérêt à entendre les explications du peintre pour savoir que c’est la formule de la chloroquine qu’il a inscrite sur sa toile. Très attaché à l’écriture, lorsqu’elle figure sur son tableau, Abdoulaye DIALLO aime à ce qu’elle soit un minimum effacée. En conséquence, il est le seul à en maîtriser la lecture exacte.

Ces trois toiles sur le virus nous parlent du biologique associé à la religion ; de la mort et de la vie. Enfin c’est ce que j’en ai compris au moment où je rédige ces lignes.

Il est vraisemblable que si j’ai l’air d’avoir compris ce qu’il veut illustrer sur sa toile, la toile ou son sens changent.

C’est sa peinture à Abdoulaye DIALLO, et nul autre que lui ne peut avoir la prétention d’en délivrer le message.

«Je joue au sachant» dit-il, son discours aussi est un jeu ! Ou un Je ?

L’oeuvre d’art est un vecteur qui noue l’artiste à l’autre. Cette reconnaissance se fait que la clarté de l’oeuvre peut venir de sa part obscure. A partir de Sigmund FREUD,

Jacques LACAN dit d’une oeuvre d’art : « On en prend de la graine ». Le processus de germination se met à l’oeuvre, on est souvent hors du souci d’en apprendre quelque chose.

Je ne peux m’empêcher de penser à DESCARTES et son cogito «Je pense donc je

suis».Pour le psychanalyste ce n’est qu’une fiction psychologisante. La science travaille à l’effacement du sujet. Abdoulaye DIALLO, par sa perpétuelle recherche de sens, rationnalise, efface ce qui pourrait surgir de lui dans sa peinture. Où est l’homme derrière le peintre ? Jacques LACAN a ouvert la porte par son «Je pense où je ne suis pas, je suis là où je ne pense pas». Il permet une béance subjective, le mystère du sujet, ce que l’art nous révèle le plus souvent. C’est ce à quoi notre peintre paraît vouloir échapper.

Il me semble qu’Abdoulaye DIALLO ne cesse de jouer avec les concepts suivants : «ce que tu crois que je suis, je ne le suis pas » ou au choix «ce que vous voyez, ce n’est pas ça». 

Qui est Abdoulaye DIALLO ?

Allons voir du côté de sa signature. «C’est pas moi » dit-il lorsque je lui pose la question.

«Je signe DIALLO avec un seul L. Je n’en mets pas deux car je n’ai pas la prétention de voler».

Pourtant le nom de son père ? Il en parle du père et même des pères. Il ne cesse d’y faire référence.

Abdoulaye DIALLO a de nombreux aînés qu’il a choisis comme maîtres à penser, comme références. Des pères qu’il respecte et vénère, chacun dans sa spécificité.

L’un plutôt du côté de la religion, l’autre plutôt libre penseur. Son souci de loyauté vis à vis de son père biologique est constant. Des rencontres marquantes dont il a su saisir l’opportunité. De l’éclectisme de ses rencontres et de ses références paternelles naissent sans doute les paradoxes qu’il tente d’articuler sans cesse. De ces références diverses nait sans doute le souci d’une cohérence vis à vis de lui-même et de son public.

Il connaît dans sa jeunesse la France et son choc culturel. Il y fait des études et aussi des ‘petits boulots’. Il n’est pas sans évoquer le malaise inhérent à son départ à l’étranger éprouvé alors vis à vis de sa famille. Changer de pays, de culture, même pour les plus nobles raisons, ne va jamais sans difficultés pour celui qui quitte son pays. Un sentiment de culpabilité plus ou moins encombrant résulte de ces voyages.

Pour Abdoulaye DIALLO, en particulier, les circonstances de la mort de son père lui ont laissé un sentiment, toujours présent, d’avoir abandonné les siens. L’émancipation, même mesurée, vis à vis de la tradition ne va pas sans douleur.

C’est la science qu’il choisit, il devient ingénieur. Son métier c’est dans les télécoms : la communication, la liaison, le fil entre les gens…

Puis la politique aussi. On retrouve cette dernière dans les sujets de ses tableaux, ses thèmes ont souvent pour objet une vision collective pour l’avenir de son pays le Sénégal.

En témoigne son exposition intitulée «Quelle humanité pour demain ? » (2018).

Il éprouve « un besoin de raisonner une oeuvre de manière globale ». dit-il.

Au milieu de ce riche parcours j’ai retenu la permanence du livre, véhicule du savoir.

Même le dictionnaire des médicaments VIDAL a eu une importance fondamentale dans sa vie. Il faut qu’il sache, qu’il étudie, qu’il apprenne, on pourrait entendre que pour lui il peut s’agir d’une question de vie ou de mort.

Lorsqu’Abdoulaye DIALLO se retire de la vie professionnelle, il ne peut lâcher ce savoir qui le légitime, même dans sa peinture. Sa démarche de peintre ressemble à une quête de lui même ? Peut-être. «C’est un jeu» dit-il souvent. Un jeu de cache cache avec le Je ?

Se composer un personnage pour mieux se cacher lui même. Le secret, l’énigme c’est lui.

C’est en tout cas la place à laquelle je me suis sentie assignée, seule devant l’énigme, « circulez y a rien à voir ». 

Quelle oeuvre ?

Abdoulaye DIALLO est un créateur qui s’adresse à l’autre, aux autres. Il est animé de pulsions vitales qui donnent vie aux matières qu’il utilise. La désinvolture exhibitionniste de l’artiste, inavouable, existe chez lui mais elle est recouverte.

Il évoque parfois les radiographies d’oeuvres célèbres qui nous ont livré le cheminement de l’artiste dans son travail.

Avec Abdoulaye DIALLO le réel de l’artiste chemine vers les mots. Il crée des mythes contemporains, qui se mettent à exister et apparaissent au fur et à mesure des différentes couches de peinture qu’il superpose. Les mots accompagnent ensuite sa figuration.

Il fabrique avec son discours et ses interprétations des histoires destinées au public. Il sociabilise le sujet de sa peinture.

Le symptôme de l’artiste, sa reconnaissance hors norme, fait l’objet d’une transformation du sujet de sa toile en histoire destinée au plus grand nombre.

Pas de jeu de funambule entre semblant et vérité. Le discours de l’artiste débouche sur une reconnaissance, l’oeuvre ne reste pas marginale, hors champ.

Inscrites dans l’époque, les toiles d’Abdoulaye DIALLO échappent au mystère pour devenir des représentations de mythes modernes, de véritables objets de musée.

Abdoulaye DIALLO n’est pas un « suicidé de la société » comme VAN GOGH mais il aime à sociabiliser son travail et lui donne une légitimation par son discours.

Pour preuve, il aime accueillir les visiteurs dans sa galerie et donner avec chaleur les mots sur sa peinture. De la même façon qu’il a des difficultés à terminer une toile s’il n’en commence pas une autre, Abdoulaye DIALLO a des difficultés à se séparer de ses tableaux.

Ses peintures, monumentales pour certaines ne sont accessibles que pour les grands

musées ou les salons officiels. A t-il vraiment envie de se séparer de ses toiles ? On peut se le demander. Qui parlera de ses toiles s’il n’est plus là ? Cette question qu’il a déjà exprimée semble être pour lui une préoccupation véritable.

Chaque fin d’après-midi le peintre quitte son atelier et l’île. Il s’adonne à ses recherches et informe les réseaux sociaux des avancées de son tableau.

Il semble tester ainsi les effets de son travail de peinture sur son public d’admirateurs.

Abdoulaye DIALLO prouve ainsi son attachement à son contexte et aux avancées de la technologie.

Que valent mes quelques remarques pour un Sénégalais ? Nouvellement arrivée d’occident avec mes critères d’observation, qu’ai-je perçu ? Ma grille d’observation et ma culture occidentale sont toutes empreintes des artistes qui m’ont bercée depuis l’enfance.

Mes références ne valent que pour ce qu’elles sont : les miennes. Inculte à propos de cette terre où j’ai mis les pieds depuis peu, ma démarche ne peut qu’être empreinte de modestie.

Disons que nous avons su tirer parti l’un et l’autre de la solitude et de la proximité du confinement dû au virus, pour nous rencontrer.

Qu’ai-je perçu d’Abdoulaye DIALLO et de sa peinture ? Ses postures émanent-elles de sa structure psychique, de sa culture ? Des deux comme pour chacun d’entre nous, ma référence aux peintres surréalistes est-elle judicieuse ? Il me semble qu’elle n’a de valeur que pour moi.

La simplicité et l’honnêteté de cet échange m’ont permis de cheminer avec l’artiste. Bien des aspects de nos discussions demeurent pour moi obscurs, et tant mieux. Peut-être avons-nous encore des choses à nous dire…

Dakar, avril 2020

Lydia LEDIG

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